Intellect et volonté


Intellect et volonté
Intellect et volonté
    La conception que saint Thomas se fait des rapports de la volonté et de l’intellect est tout à fait en accord avec sa théorie de la nature : à la détermination précise de la matière par la forme dans la nature correspond, dans l’âme humaine, la détermination de la volonté par l’entendement. Cette prépondérance de l’intellect atteignait profondément la doctrine des Augustiniens ; aussi se trouve-t-elle parmi les articles condamnés en 1277 : la volonté passive indéterminée et incapable d’agir par elle-même, la prévalence nécessaire, dans la décision, du parti qui est jugé le meilleur par l’entendement, la rectitude de la raison condition nécessaire et suffisante de la rectitude de la volonté (erreur que l’on ramenait à celle de Pelage puisque la science rendait la grâce inutile), voilà toutes les propositions que les Augustiniens, dont Tempier représentait les tendances, trouvaient à condamner chez saint Thomas, en y intercalant d’ailleurs des propositions de nature toute différente sur le fatalisme astrologique. A cette prépondérance de l’intellect dans la vie terrestre s’associait la thèse que la béatitude des élus consistait en un acte d’intelligence.
    Le rôle positif, sinon total, que la volonté joue par elle-même dans la détermination est, au contraire, pour les Augustiniens, une évidence ; plusieurs dominicains, contemporains de saint Thomas, l’enseignent ; à Oxford, Richard Fitsacre enseigne, vers 1240, que, si la volonté complète, décision ou assentiment (consensus), appartient à la raison en tant qu’elle connaît le bien, elle a dû être précédée d’une « volonté incomplète » qui incline déjà à l’acte. Robert Kilwardby, vers 1250, enseigne que cet état acquis (habitus), que constitue le libre arbitre, appartient à la fois à la raison et à la volonté, et que l’aptitude de la raison à discerner le bien du mal est renforcée par l’aptitude de la volonté à choisir le bien. Après la condamnation, le séculier Henri de Gand, à Paris, va plus loin ; il enseigne que « l’acte d’intelligence n’est qu’une condition indispensable et non pas la cause de l’acte de la volonté ; la volonté n’est nullement passive ; elle est une faculté qui se détermine elle-même sans être déterminée par rien autre ». La théorie du primat de la volonté résulte, chez Henri, de la supériorité que, avec tous les Augustiniens et avec saint Bernard, il accorde, avec saint Paul, à l’amour sur le savoir, au bien sur le vrai, car l’amour est une aptitude de la volonté et le savoir, de l’intelligence ; le bien est la fin de la volonté, et le vrai, celle de l’intelligence ; la volonté se dirige vers sa fin par sa propre action, et elle est active ; l’intellect y est déterminé par son objet, et il est passif ; « c’est même la volonté qui meut l’intellect, le pousse et le dirige ainsi qu’elle fait de toutes les autres forces de l’âme et des membres du corps » ; et c’est par l’amour plus que par le savoir que l’élu s’unit à Dieu.
    Les Franciscains présentent à ce moment les mêmes thèses : pour Pierre de Falco, qui écrit vers 1285 des Questions disputées, « la volonté est libre par elle-même, elle possède une liberté intime et innée (intus genitam) » ; la raison, sans doute, propose le bien, mais ne l’impose nullement ; la volonté décide librement, conformément ou non au jugement ; « cette puissance qui, de soi, est le principe premier des mérites, est libre de soi et non par autre chose ». Richard de Middletown, dans les Questions disputées, à la fin de 1284, soutient la prééminence de la volonté, dont le mouvement vient de Dieu comme cause principale, mais d’elle-même comme cause immédiate ; « elle n’a pas la liberté sous le rapport de la fin, mais elle l’a quant aux moyens qui y conduisent ». Pour les Franciscains, les puissances de l’âme ne sont pas, on le sait, distinctes de son essence, mais elles l’expriment d’une manière plus ou moins profonde, et la volonté est plus près de l’essence que l’entendement ; la relation plus ou moins intime à l’essence est pour eux la question principale. Pour le thomisme, toutes les puissances sont, en quelque sorte, à un égal niveau métaphysique, et ce qui importe, c’est leurs relations mutuelles ; l’assujétissement absolu de la volonté au jugement, telle est la thèse qui, à l’encontre de l’augustinisme, est exposée par Godefroi de Fontaines et qui sera reprise au début du XIVe siècle par une longue série d’auteurs.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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